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Au fil des jours, je partagerai avec vous des écrits sur ce qui m'inspire.

De l'intérieur (partie 2)

[...]


2. Être vieux


J’avais pensé à d’autres titres : le Vieillissement, Vieillir. Des mots qui, sur le même sujet, disent l’action, le mouvement. Puis j’ai repensé à l’étonnement, suivi d’un choc, au moment où j’ai réalisé que lorsqu’on demandait aux gens de soixante-dix ans de rester en dedans (comme on dit des prisonniers) j’en faisais partie. J’étais désormais une Vieille.

Constat.

Aussi peu agréable que le constat d’un accident.

Aussi légaliste : Vous rouliez trop près, quelques soient les erreurs de l’autre, vous étiez derrière, c’est votre faute. Mis à part que dans le phénomène de la vieillesse, on est devant…

Aussi tranchant. A soixante-dix kilomètres heure, vous dépassez la limite de vitesse permise, à soixante-neuf on aurait peut-être pu tolérer. Mis à part qu’après un accident, le problème est réglé, les assurances s’en occupent. Pour ce qui est du vieillissement, il n’y a rien à régler.

Le vieillissement n’est pas un accident, ce n’est pas le naufrage d’un Titanic mal préparé, c’est un temps de la vie avec ses propres couleurs, ses difficultés et ses forces.

Mais le constat de vieillesse est peut-être nécessaire. Il perce les illusions. Il n’y aura pas de chloroquine apportant une jeunesse éternelle.


Je suis vieille. Et qu’on ne vienne pas m’affubler de toutes ces expressions lénifiantes : une Senior, une Sage, ou même une Obéissante, tant qu’à faire, du style : Soyez bien sage ma petite dame.

Tous ces termes débilitants camouflent une vérité jugée désagréable comme on masque une mauvaise odeur sous un parfum entêtant.

Voici qu’on parle d’ouvrir des Maisons des Aînés comme d’une panacée magique. Il faut dire qu’elles ne peuvent pas être pires que les résidences aux cinq lettres devenues tristement célèbres. Mais, si on dit Maison des Jeunes, pourquoi ne dit-on pas Maison des Vieux, sinon parce que le mot est tabou tout autant que la chose.

À tous ces termes plus ou moins connotés péjorativement, je préfère et de loin l’expression : personne âgée. Être une personne, voilà ce qui compte. L’âge, le sexe, la couleur de la peau sont des qualificatifs, non des déterminants.


Je suis une personne âgée, j’ai la chance de l’être, j’ai la chance d’avoir vécu, j’ai la chance de vivre.


Certes, je n’écrirais pas ce texte si j’étais isolée, sans argent, malade. Et je n’écrirais sans doute pas le même dans quelques années.

Le groupe Vieux n’est pas plus homogène que d’autres groupes, si ce n’est pour des statistiques.


Mais j’écris avec ce que je suis, de là où je suis, sans prétendre à la Vérité, seulement à partir de mon expérience avec le souhait qu’elle ait des résonances avec celles d’autres personnes. À mon âge, j’ai enfin acquis cette liberté.


Des modèles sur mon chemin de vieillesse

Ce n’est pas nouveau pour moi de m’intéresser au vieillissement. Cela a commencé dès l’enfance.

Comme dans tous les aspects de mon existence se sont entremêlés, à ce sujet, personnages littéraires et réels.

En lisant les Contes de Perrault, j’ai vite compris qu’il y avait des bons et des méchants Vieux. La sorcière de Blanche Neige aux yeux fourbes et aux doigt crochus n’avait rien à voir avec la grand-mère à laquelle la Petite Chaperon Rouge est si contente d’apporter un petit pot de beurre.

Je pleurais sur le pauvre et désespéré maître Cornille, peint par Alfonse Daudet. Mais j’étais en colère contre le père de Peau d’Âne, qu’elle doit fuir. Si je ne connaissais pas encore le mot inceste, je pressentais l’horreur derrière les cadeaux, apparemment merveilleux, des robes couleur de lune et de soleil.


Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est des bonnes personnes.


J’aimais tendrement mes grands-mères, mais mon arrière-grand-mère, assise droite sur sa chaise, comme statufiée, qui me donnait quelques petits coups de canne derrière les mollets pour que je vienne l’embrasser, me faisait peur. J’aimais, tout en le craignant, mon grand-père maternel, un vieil homme intelligent mais qui continuait à dominer sa femme et ses enfants, comme « doit le faire un homme digne de ce nom ». Avec moi, cependant il se comportait gentiment, me montrant les étoiles dans le télescope qui était sa fierté, pour l’achat duquel il avait vendu une vache. Mais je voyais bien qu’à l’inverse, il n’était pas question pour ma grand-mère de vendre, ne serait-ce qu’une poule, pour s’acheter une robe.

Je voyais tout cela, avec l’acuité sensitive des enfants et je réfléchissais avec le sérieux que l’on peut avoir à cette étape de la vie. Y compris en jouant.


Je refusais systématiquement de faire la Sorcière. Moi, j’étais du côté des Bons. A l’époque j’y croyais fermement. Mais quand, devenue adulte, j’ai constaté, dans un atelier de gestalt, quel plaisir j’avais dans le rôle d’une virago, j’ai compris que ce n’était si simple.


Être une bonne personne ou, plus modestement, une assez bonne personne comme le dit Winnicott en parlant des mères, réfutant ainsi la pesante et fallacieuse idée de perfection, n’est jamais un acquis.

Et les modèles, tout imparfaits qu’ils soient, sont de précieux points de repères.


Il y a plusieurs années, pour conclure une formation sur les Rites de Passage, nous devions créer un rituel sur un thème qui nous tenait à cœur. Avec deux amies, nous avions choisi : Accueillir et honorer le vieillissement.

Les participants étaient invités à parler d’une personne qui les inspirait en soulignant une action, un trait de caractère qui leur permettait de penser à leur propre vieillissement avec confiance, malgré les craintes inévitables.


J’avais choisi de parler de ma grand-mère maternelle. Sophie la courageuse, qui, à plus de quatre-vingts ans travaillait du matin au soir. Pendant les vacances -les miennes, elle n’en avait jamais- je la suivais partout. Sophie la paysanne, qui partait tôt retourner le foin « pour qu’il sèche bien au soleil » et cueillait, au retour, des bouquets de fleurs sauvages. Sophie la guérisseuse qui m’enseignait les pouvoirs des plantes, Sophie la cuisinière avec laquelle, le dimanche, je roulais la pâte à tarte, Sophie avec qui je gardais les vaches. « Je suis bien ici, disait-elle assise sous un sapin, c’est beau, c’est calme, on prie mieux qu’à l’église, on s’entend penser ».

« C’est une sainte ma belle-mère » disait mon père qui l’admirait ». Moi, je savais que la sainte lisait le soir, en cachette, des histoires d’amour qu’elle me prêtait ensuite tout en me disant de faire attention aux hommes. « Ils sont pas comme dans les romans ». Je savais que la belle vieille dame qui mettait son châle du dimanche pour aller à la messe m’apprenait à faire des cataplasmes à la moutarde « pour mettre sur les cuisses quand on est prise ».

Je n’ai jamais eu à me faire de cataplasme, je ne fais pas souvent des tartes, mais je me sers du pouvoir des plantes, même si je les connais moins bien qu’elle. Je n’ai pas suivi ses conseils sur les hommes mais j’aime m’asseoir pour admirer le ciel, laisser flotter mes pensées. Et je continue à aimer les romans d’amour!

Quand, le matin, quelques-unes de mes articulations grincent, je l’entends. « Bon, il ne faut pas se laisser aller, si on ne bouge plus, autant mourir ».

Sophie est morte d’un de ces gros rhumes qu’elle avait si souvent soignés chez les autres avec des sirops à la gentiane et des ventouses. Elle est morte chez elle, ma mère lui tenait la main. J’aurais aimé être là.


Au moment du rituel, comme nous devions choisir un mot pour évoquer notre modèle, j’avais pris la bonté. Et il est vrai qu’elle est pour moi l’exemple d’une bonne personne, mais aujourd’hui je parlerais plutôt de son esprit curieux. « Raconte-moi, raconte-moi comment c’est là-bas » me demandait-elle lorsque je revenais du Québec pour l’été. J’aurais bien voulu voyager comme toi mais, au moins, je voyage par tes yeux ».


Aimer et apprendre. On retrouve souvent ces deux mots clés lorsqu’on interviewe des personnes âgées, heureuses.


Je laisse dans l’ombre les contre modèles critiques de tout et de tous, surtout des jeunes.

Mais passent et repassent dans ma mémoire tant de personnes à qui l’âge avait adouci les traits, dont les yeux gardaient une étincelle de vie, de joie, d’amour. Certaines n’ont eu une présence qu’épisodique dans ma vie, d’autres m’ont accompagnée, mais toutes ont tissé mon histoire.

Mon père, souriant malgré une longue maladie, ma mère préparant de bonne heure le repas du dimanche avant de mettre une jolie robe « ton père l’aime bien », et leurs mains noueuses, qui s’entrelaçaient. Un vieux professeur, socialiste qui défilait, à quatre-vingts ans, contre le racisme. Madame Roche, éternelle communiste, qui chantait dans les veillées, alternant sans vergogne l’Internationale et des chansons grivoises. Une inconnue sur la plage de Nice en juin 1968, tendant au soleil à pleines mains ses seins fripés. Elle m’avait dit en riant : « Bravo les jeunes, de nous avoir libérées des soutiens gorges ». Margarita, la chamane péruvienne à la gaieté contagieuse… tant d’autres.

Mes modèles.

Ils riraient de bon cœur s’ils m’entendaient employer ce terme.

Mais oui pourtant, des modèles, non pas comme des statues devant lesquelles on met des fleurs mais des êtres dont le souvenir éclaire le chemin devant soi.


Ils sont nombreux aussi les écrivains, les artistes qui m’ont montré que la vie peut être pleine de sens jusqu'au bout. Faire une liste exhaustive serait impossible. Leurs visages, leurs œuvres apparaissent à ma mémoire, au hasard d’une lecture, d’une publication qui leur rend hommage.

Certains d’entre eux ont été des compagnons de route depuis mon adolescence.

Colette, qui, malgré ses mains à demi paralysées par l’arthrite, a écrit jusqu’à sa mort. J’ai dévoré ses Claudine qui m’apportaient un air de sensualité permissif et tonifiant. Puis j’ai pu me familiariser, en lisant ces autres œuvres, avec les nombreuses teintes de l’amour, au fur et à mesure que l’âge vient.

Montaigne dans sa tour, continuant jusqu’à ses derniers moments, à découvrir toujours plus sur lui-même et sur les autres. Jai pris, disait-il, une route par laquelle sans cesse et sans peine, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier en ce monde.


À leur suite, tant d’autres auteurs, femmes et hommes m’ont montré l’importance de rester engagés dans sa vie, de poursuivre sa passion.

J’ai récemment été profondément touchée par des paroles de Miro. Dans une entrevue il expliquait qu’à soixante-dix ans, il avait complètement changé sa manière de peindre. J’ai pensé à Monet presqu’aveugle, continuant à peindre ce qu’il voyait, comme de l’intérieur.


« Je voyage par tes yeux » disait ma grand-mère, pas si différente, malgré la modestie de sa vie, de ces artistes, puisque comme eux, elle a gardé jusqu’à la fin un désir de découvrir le monde.

Merveilleux legs qui accompagne mon propre vieillissement.


Des pertes et des gains


Les pertes sont visibles, incontestables, incontournables, les gains moins apparents. Mais, ils existent.

Le corps, pauvre lui, s’étiole, se ride, se ratatine, maigrit ou grossit, c’est selon. On ne peut plus compter sur lui.

Finies les courses folles de l’enfance qui laissaient quelques genoux écorchés, mais qui guérissaient vite. Finies les danses jusqu’au petit matin dans un bal populaire. Finis les corps à corps amoureux dans des draps qui s’entortillaient ou sur quelque tapis d’herbe, plus ou moins confortable, dont on se relevait d’un seul coup, ébouriffés et prêts à recommencer.

Fini le temps de l’insouciance inconsciente, des nuits blanches suivies de matins à peine embrumés.

Parfois je regrette.

Lorsque je descends, avec peine, un chemin caillouteux, constatant que la souplesse de mes genoux est chose du passé; lorsque j’ai du mal à sortir de ma baignoire, lorsque je dois renoncer à ces mignons souliers pointus et choisir la paire de chaussures confortables, la moins laide possible.

Parfois non.

Lorsque des marches méditatives m’enracinent dans la terre tout en me faisant légère comme plume au vent; lorsque quelques mouvements de Qi Jong me font danser de l’intérieur, sans souci de savoir si je plais à tel ou tel garçon; lorsqu’un regard aimant, des caresses douces harmonisent mon corps qui, pour un temps, n’a plus d’âge.


Le calme a remplacé l’insouciance, la douceur a pris la place de l’exaltation.

Une bienveillance pour ce corps fidèle, malgré ses transformations, vieil ami dont on connaît les défauts mais qu’on aime avec tendresse, a fait fuir les exigences de performance, de compétition. Quel repos!

Reste le désir d’être en forme, mais pas au prix de sacrifices. C’est si bon un bon morceau de chocolat! C’est si bon un bon verre de vin!

Reste le désir de plaire, mais pas au prix de souffrir pour soi-disant être belle. Quel plaisir de trouver une robe claire pour l’été, souple à souhait qui invite à la détente comme un vêtement intérieur. Dommage que le retour aux normes sociales ait ramené en force la prison des soutien-gorge. Plus de seins nus sur les plages niçoises. Qui sait, un jour peut-être….


Des pertes donc, mais des gains aussi.

Je remercie, avant tous les autres, pour le cadeau de la liberté intérieure.

Penser par soi-même, pour soi-même, loin des diktats de tous ordres. Enfin!

C’est, je crois, ce qui m’a le plus atteinte dans les derniers événements liés à la pandémie.

Devoir, à nouveau, obéir aux ordres : fais-ci, fais pas ça…. C’est pour ton bien….Les grands savent….

Je me suis d’abord soumise, puis tout en respectant ce qui semblait nécessaire, puisqu’on n’est pas seulement responsable de soi mais des autres, puisqu’on est emmaillé dans le tissu social, j’ai recommencé à penser, à choisir ce qui me semblait dicté par la prudence et non par la panique. J’ai souri aux gens que je croisais en marchant à deux mètres d’eux. Le carcan s’est desserré.

Les crocus qui pointaient courageusement leurs nez violets à travers les plaques de neige restante m’ont montré le chemin à suivre. Sur les plaines d’Abraham, jadis envahies par la guerre, les arbres ont reverdi. J’ai caressé l’écorce crevassée de leur tronc, levé les yeux vers leur feuillage. Je me suis assise à leurs pieds. Et, suivant les allers et retours d’une mésange qui faisait son nid dans un tronc creux, je me suis sentie calme, heureuse.


L’émerveillement. Caractéristique de l’enfance que les nécessités font parfois oublier à l’âge adulte a retrouvé sa place dans le calme du vieillissement. Cadeau sans prix.


J’ai changé, je change, je changerai. Loi de l’éternel mouvement. Et pourtant même si mon miroir me renvoie une image qui m’étonne parfois, je sais bien que c’est moi cette personne qui me fait face. Quel est donc ce Je toujours mouvant?


Il y a plusieurs années j’ai assisté à une conférence de Paul Ricoeur sur l’identité. J’avais été frappée par ses propos. Le latin, disait-il, se servait de deux mots : Ipse et Idem. Idem : le même, l’identique et Ipse le soi-même.

Nous ne sommes jamais disait-il dans le Idem mais le Ipse, ce qui nous constitue, reste intact malgré les changements.


Essayer de conserver le Idem est un mirage, on court à sa perte si on s’y cramponne. Mais le Ipse demeure, le noyau, le centre, l’essentiel. On n’a jamais fini d’enlever la gangue qui le recouvre, travail d’une vie jusqu’à la fin.

Prendre conscience des dépôts laissés par les normes familiales et sociales, faire le tri entre ce qui a encore du sens pour soi- même ou n’en n’a plus; apprendre à repérer les folies de Narcisse et en rire avec lui; ressentir ce qui sonne juste ou non dans ses paroles, dans ses actions et même dans ses pensées. Encore et encore…. Jusqu’à toucher parfois ce cœur du cœur comme un vide plein de vie. Là où le noyau de soi-même n’a plus de frontière avec celui des autres.


Ce n’est pas pour rien que la peur de la perte de la mémoire est une des peurs les plus grandes. Si l’Ipse disparaît que reste-t-il?

Mais, après tout, peut être que le cercle se referme : vieillards et nouveau-nés, avides pareillement de caresses, de bonté.


L’amour cet essentiel, du début à la fin, à recevoir et à donner.

Amour sous toutes ses formes, amour amoureux, amour d’amitié, amour de bienveillance pour les proches comme pour les apparemment lointains, pour les jeunes et les vieilles personnes, pour les vivants et les disparus, pour les humains et les non humains.

Voilà ce que je ressens lorsque j’effleure, pour un instant, le noyau de mon être.


Le moi-même quel que soit son âge, n’a de sens que dans les liens.

Vieillir me permet d’en prendre de plus en plus conscience.


Ce sont les liens qui font vibrer le chant de la vie.

Que ma voix y inscrive jusqu’au bout, sa petite note de musique, c’est mon souhait.



À suivre...


- A. Condamin


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