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Au fil des jours, je partagerai avec vous des écrits sur ce qui m'inspire.

Sous les étoiles

Ils sont partis !


Le cri d’Hortense résonne dans la nuit.


Elle regarde au loin, espérant apercevoir des gens qui se seraient attardés. Mais, seuls, les troncs des mélèzes se dressent, silhouettes fantomatiques. Elle avance prudemment sur le chemin caillouteux, faiblement éclairé par les lueurs tremblotantes des farolitos qui avaient dirigé le groupe vers le lac où se déroulait le concert. Imbue de ses connaissances, elle avait expliqué à ses voisins : « J’en ai vus au Nouveau Mexique, c’est une tradition à Noël »

Elle fait moins la fière maintenant, la grande voyageuse !

Ce n’est pas possible qu’ils m’aient oubliée se répète t-elle, comme un mantra protecteur. Mais, à l’endroit où les autobus étaient stationnés, seules, quelques ornières, qui s’effacent déjà dans la gravelle, signalent un passage. Pourtant, le chauffeur leur avait demandé de vérifier, au retour, si leurs voisins étaient tous là. Il avait plaisanté « Si on vous oublie, vous devrez attendre toute la semaine, jusqu’au prochain concert ».


Pas de panique, quelqu’un va s’apercevoir de son absence, ils vont revenir.

Hortense prend quelques bonnes inspirations pour retrouver son calme et elle attend.

Une soirée soirée si belle, ne peut pas mal finir. Tout a été magique. Reflets de la forêt dans le lac d’un noir transparent, lent mouvement des canots où les artistes ont pris pris place avec leurs instruments, alternance de sons animaliers et de musique…Instants de beauté. Quand le croissant de lune, cette faucille d’or dans le champ des étoiles est apparu, apportant avec lui des poésies venues de l’enfance, elle a ressenti une joie profonde.

Elle s’est félicitée de s’être décidée rapidement, après avoir entendu à la radio l’annonce d’un concert faunique dans la forêt. Il était trop tard pour appeler des amis.

Ce n’est pas parce qu’on vieillit qu’on doit s’accrocher à quelqu’un ! C’est sa devise.

En ce moment, pourtant, un peu de compagnie ne serait pas de trop.

Il commence à faire froid.

Quelle heure peut-il être ? Pas loin de minuit sans doute. On doit être en train se rendre compte de son absence.

Soudain des paroles s’insinuent en elle, petits parasites qui cherchent à s’incruster. Elle essaie de les repousser… Impossible !

Des spectateurs, assis près d’elle, ont dit au chauffeur : « Ne vous inquiétez pas. On va rentrer en voiture avec des des amis ».

Il a pu croire qu’elle faisait partie du petit groupe qui le prévenait. Et, quand à la fin du concert, elle s’est éloignée pour un besoin urgent, maudissant son vieux corps, auquel elle ne peut plus faire confiance, personne ne l’a remarquée.


Le souffle coupé, Hortense se fige.

Elle est seule et pour combien de temps ?

Elle n’a dit à personne où elle partait : «Vieille folle, tu le sais pourtant, qu’il faut toujours dire où on va ». Sa propre voix la rassure un peu.

Puis elle en entend une autre, venue du passé, une voix qui crie : « Où étais encore Hortense ? Tu sais que tu dois me dire où tu vas. Toujours à courir dans les bois ; ma fille va me rendre folle »,


A cet instant, un petit miracle se produit.

Une jeune Hortense, dix ans, douze peut-être, jupe courte et panier plein de fraises au bras, fait signe de la suivre.


Promenons dans les bois

Pendant que le loup n’y est pas

S’il y était, il nous mangerait

chante la petite fille.


Tu as raison petite, pense la vieille Hortense. Il y a longtemps, trop longtemps que je me prélasse. Une nuit en forêt ne va pas me faire mourir. Ce n’est pas la première fois que je dors à la belle étoile. J’espère quand même qu’il n’y a pas de loups.

Le violoncelliste a affirmé que certaines nuits, à la fin du mois d’aout, lorsqu’il imite leur hurlement, les loups répondent. Ce soir, ils n’ont pas répondu, c’est bon signe.


Hortense fait le point.

Elle s’est habillée chaudement. Au cours des années elle a appris à se méfier des vertigineux changements de température au Québec. Elle a la couverture, distribuée à l’arrivée. La trouvant lourde et elle eu l’envie de la laisser dans l’autobus. Avec la chaise pliante et le coussin qu’elle avait apportés - son dos de soixante dix ans s’accommodant mal, désormais, d’un manque de support - ça faisait beaucoup de choses à transporter. Heureusement qu’elle a tout gardé.

Elle vérifie ce qu’il y a dans son sac : une bonne moitié de sandwich, un paquet de biscuits, une bouteille d’eau. Des mouchoirs. Et des pastilles pour une éventuelle toux qui serait venue malencontreusement troubler le concert. Ça ira : « C’est pas parce qu’on est vieux qu’il faut se laisser aller »!

Cette fois, c’est sa grand-mère Sophie qui parle, Sophie la courageuse qui, à quatre-vingt-cinq ans, partait faire les foins, râteau sur l’épaule, en affirmant qu’il faut donner le bon exemple aux jeunes.

La petite et la grand-mère, ont réconforté Hortense. Tout ira bien.

Demain matin, elle partira sur le chemin, à petits pas.

Elle racontera sa mésaventure à ses amis, en enjolivant un peu. Elle les entend déjà dire, en se moquant gentiment : « Il n’y qu’à toi que ça peut arriver »,


Où va t-elle s’installer ? Elle ne s’éloignera pas trop, pour profiter des reflets lumineux de la lune et des étoiles dans le lac. Mais un espace trop ouvert lui laisserait une sensation d’insécurité. Elle repère dans un coin quelques mélèzes en demi- cercle. Elle marche, prudemment, jusqu’à eux. Ce n’est pas le moment de se tordre une cheville.

Au pied des mélèzes, un mélange d’aiguilles et de mousse. Parfait.

Elle déplie la couverture, y dépose le coussin pour sa tête, cale, avec deux grosses pierres, la chaise qui lui servira d’appui pour se relever, croque un biscuit réconfortant, suivi d’un peu d’eau. Elle est prête pour une nuit dehors.

Elle s’allonge avec un peu de difficulté, se prend les pieds dans la couverture, mais arrive finalement à se faire un nid.


Sous les branches protectrices, Hortense se sent étonnement bien, malgré quelques inconforts. Quand elle se roule sur le côté, il lui faut remuer comme un chat qui piétine pour trouver la meilleure place même si elle n’en a ni l’agilité ni la grâce. Pourtant une légèreté intérieure la traverse. Elle entend monter les bruissements de la terre, berceuse pour une vieille enfant.

Souvenir d’une autre nuit, il y a longtemps.


« Demain, ma Petite, avait dit Sophie, nous montons les vaches à la montagne, il faudra passer une nuit dehors pour arriver assez tôt pour la première traite» .

La Petite était surexcitée. Mais le soir venu, quand elle avait posé sa tête par terre, elle avait entendu un grand roulement, comme si le sol tremblait. Elle s’était redressée en criant : « Grand-mère, il y a un monstre, il y a un monstre.

Sophie avait dit d’une voix calme : « N’aie pas peur. Ce que tu entends, ce sont les sabots des vaches qui râclent le sol. Quand on a la tête sur la terre, les bruits résonnent beaucoup plus fort ».

Elle avait rajouté :« Tu sais, ma Petite, les animaux, il ne faut pas les craindre. Quand on ne les dérange pas, ils ne nous dérangent pas… Les hommes c’est pas pareil, il faut faire attention » .

On va réciter ensemble nos prières, dire Merci Jésus pour la journée, protège-nous et tous ceux qu’on aime.


Hortense sourit. Elle ne croit plus en Dieu depuis longtemps, mais elle a gardé l’habitude avant de dormir, de repenser, avec gratitude, aux petits bonheurs de la journée, les rencontres avec les gens qu’elle aime, le soleil, le sourire d’un enfant dans l’autobus… Ce petit rituel lui fait du bien.

Cette nuit, elle remercie la nature qui l’entoure.


Tchac, tchac, tchac.


Hortense se réveille en sursaut. Elle se redresse difficilement. Tout son corps craque, son cœur s’agite. Dans le clair obscur, il y a une masse énorme, menaçante.

Tchac, tchac, tchac.

La forme avance. Soudain, le silence, plus effrayant que le bruit.

Hortense réalise où elle est, retrouve ses repères, les mélézes, le lac. La forme est dans le lac. Peu à peu, elle distingue une énorme tête, un corps bossu. Un orignal ! Un orignal qui vient boire ! Pas de panache. C’est un femelle, une femelle qui en sentant une odeur inaccoutumée et d’emblée menaçante a eu aussi peur qu’elle.

Hortense se calme. La lourde forme patauge à nouveau.

Tchac , tchac.

La gorge encore sèche, Hortense déplie le papier d’une pastille, avec le moins de bruit possible.

Elle se moque d’elle-même. On dirait qu’elle est au concert et qu’elle ne veut pas déranger ses voisins !

Mais c’est bien à un concert qu’elle assiste. Ce matin, au lever du jour, avec les premiers chants d’oiseaux, c’est le vrai concert faunique ! Magnifique.


Retrouvant des gestes anciens, elle noue la couverture dans laquelle elle dépose ses affaires enfile le tout sur une branche qu’elle ramasse, pose la branche sur une épaule et part avec son baluchon.


- A. Condamin

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